Les musiciens et l’argent

Après vous avoir conté mes mémoires et mes considérations d’ordre spirituel, aujourd’hui j’aborde un sujet plus terre-à-terre : l’argent ! Ou plus précisément, comment mon métier de musicien fonctionne aujourd’hui par rapport à l’argent.

L’an dernier, après les premiers épisodes de ce blog et grâce à vos retours, j’avais pris conscience à quel point la société ignore tout du milieu artistique, ce qui laisse la place à moult fantasmes et idées erronées.

« Comment ça se passe ? Tu joues dans un groupe ? Comment tu trouves tes concerts ? C’est ton vrai métier ? Tu gagnes ta vie comme ça ? Combien tu gagnes en général ? C’est du black ? »… sont les questions que j’ai le plus souvent entendues à un dîner ou lors d’un BlaBlaCar… quand les gens osent les poser ! L’argent est un tabou !

Voici donc mes réponses.

« Comment ça se passe ? »

Le milieu de la musique est une grande famille dans laquelle on entre grâce aux autres : à ses parents, ses amis, son école, ses professeurs… Il n’y a pas de rituel d’entrée ou de test particulier, on est juste identifié par ses pairs à partir du moment où l’on commence à être visible, à se produire sur scène.

Pour moi ça a commencé à Nantes à la fin des années 90, grâce au Conservatoire et aux musiciens de jazz.

Cette étape, bien que presque imperceptible, est lourde de conséquences, car dans une société où il faut tout étiqueter, il est assez difficile de passer d’un genre à l’autre, même lorsque l’on porte l’éclectisme en soi. On se souvient de moi dans le contexte où l’on m’a vu la première fois. C’est pourquoi, même si dans une première phase de sa carrière, il faut faire un maximum de choses variées pour gagner en expérience, s’éloigner drastiquement de sa musique de cœur, c’est prendre le risque de devoir pédaler pour être identifié dans ce en quoi on croit vraiment !

Pour moi, l’étiquette de pianiste de jazz est difficile à porter car elle s’accompagne implicitement d’un contexte historico-politique et social que je serais sensé représenter, et auquel la musique que je produis sous mon nom serait sensée ressembler sous diverses caractéristiques esthétiques : le swing, l’improvisation, l’abstraction ou la complexité. Pourtant si l’on considère mes 3 albums, on ne retrouve que très peu de tout cela… C’est plutôt dans la liberté intérieure et un certain rapport au monde (ne pas accepter les codes imposés par d’autres) que le jazz pourrait avoir du sens.

« Tu joues dans un groupe ? »

À moins d’être né avec un talent inné pour le leadership et de démarrer sa carrière en solo ou par son propre groupe, oui on commence souvent par jouer dans les groupes, les projets ou les compagnies des autres. En jazz, on appelle ça être sideman. C’est marrant car littéralement ça signifie « celui qui est sur le côté ». Attention, si l’on a un tempérament de leader et des idées précises sur ce que l’on veut faire, ça peut être dur à vivre.

Pour autant, assumer la direction d’un groupe, ça n’est pas simple ! Ça demande de multiples compétences en plus d’être un bon musicien : vision à long terme, management, capacités organisationnelles…. capacités dont finalement très peu de musiciens sont dotés au début de leur carrière. On pourrait faire un parallèle entre travailler dans une entreprise et diriger sa propre entreprise.

Pour ma part, j’ai longtemps trouvé un compromis en étant directeur musical des projets de solistes que j’accompagnais. C’est un poste assez simple à imaginer en tant que pianiste car dans un groupe, le piano est le lien entre la section rythmique (basse batterie) et l’instrument soliste (sax, violon ou chant) : tant musicalement qu’humainement, ça se tient !

Cela m’a offert par exemple de faire jouer mes compositions ou mes arrangements par d’excellents musiciens avant d’enregistrer mon premier disque en leader. Aujourd’hui je termine en douceur cette carrière de sideman pour ne plus jouer qu’en piano solo ou en duo de manière ponctuelle.

« Comment tu trouves tes concerts ? »

Ça c’est une question centrale !

En tant que sideman de groupes à succès, je n’ai jamais eu à en chercher, car une personne que l’on appelle agent, bookeur ou chargé de diffusion s’en chargeait pour le groupe. Quelle chance ! Lorsque le groupe n’avait pas un bookeur, c’est souvent le leader lui-même qui s’en chargeait. Si on admet que j’ai commencé ma carrière en 1999/2000, j’ai donc travaillé 15 ans sans me soucier de chercher des concerts… et je réalise aujourd’hui à quel point je n’en mesurais pas la valeur à l’époque….

À partir de 2014 et mon duo WaterBabies, j’ai été confronté en direct à cette question.

Dans un premier temps, cette tâche a été confiée à un agent, sans succès. Mes initiatives personnelles auprès des programmateurs de festivals ou de salles ne furent guère plus concluantes : il y a tellement de choses à faire, construire un bon argumentaire, de bons outils de démarchage, et surtout tellement de monde sur le même marché, qu’on ne sait comment s’y prendre, par quel bout commencer.

Les mois passent et on ne joue pas, c’est la déprime !

Là encore la chance est venue m’aider par deux fois, en remportant une tournée d’une dizaine de concerts grâce au tremplin Rezzo Focal Jazz à Vienne en 2014, puis la tournée Jazz Migration#3 avec mon trio en 2018 : 15 concerts.

Mais en dehors de ça, je n’ai quasiment décroché aucune date avec mes projets, et je n’ai pas honte de le dire. J’y vois même aujourd’hui un signe très clair de la non adéquation de ma musique et de ma personnalité avec le marché tel qu’il est aujourd’hui.

Il me fallait donc changer ma façon d’aborder cette question, ce que j’ai fait en créant HomePianoLive, les concerts en solo acoustique chez l’habitant, contexte dans lequel je m’épanouis pleinement.

Alors comment je les trouve, ces concerts chez l’habitant ?

Premièrement grâce à vous ! À tous les gens qui m’écoutent, me lisent et apprécient ma démarche. En cela, je me rends compte à quel point tout n’est qu’un prétexte à de bonnes et enrichissantes relations sociales et à de bonnes soirées !

Ainsi, donc il n’y a pas grand chose à faire sinon qu’à être un bon humain, gentil, ouvert, attentif aux autres, disponible, précis dans ses propositions et ses attentes, pas chiant ou exigeant sur des points de détail.

J’ai quand même eu la chance d’apprendre certaines combines pendant la formation Jazz Migration et de les appliquer non pas au business (B2B), mais en direct aux particuliers (B2C). L’image de quelqu’un de « pro » passe très bien et c’est tout a fait compréhensible: en tant que particulier, on est soi-même en contact permanent avec des « pros ». Dans les magasins, à l’hôtel, dans le train, etc… ainsi en tant que musicien, il suffit juste de sortir de sa posture d’artiste incompris et de se mettre au niveau de la société de tous les jours ! À quel demande mon projet répond-il ?

« C’est ton vrai métier ? »

Oui, j’irais même jusqu’à dire « ce dont mes vrais métiers » !

Aujourd’hui, je passe moins de 30 minutes par jour sur un clavier de piano. Par contre, je bosse tous les jours (week-end  compris) ma comm’ sur les réseaux sociaux, mon graphisme, mes vidéos, mes enregistrements, l’organisation de tous mes déplacements et tous les aspects administratifs de mon métier. J’essaie d’écouter la musique d’aujourd’hui et pas des vieux trucs, je regarde des documentaires, je regarde ce que vous faites sur les réseaux, je suis aux aguets de tout ce qui pourra me nourrir intellectuellement et physiquement et enrichir mon projet.

Mon rêve ? Générer suffisamment de revenus avec mes concerts pour pouvoir déléguer tout ce qui n’est pas strictement musical ou créatif, pour pouvoir jouer plus de piano chaque jour avec l’esprit libre.

Je commence déjà à déléguer certains trucs liés aux réseaux, mais tout est tellement lié à ma vie et mes rencontres, que c’est difficile, surtout à ce stade de mon projet HomePianoLive.

Être entrepreneur, c’est passionnant ! Aujourd’hui ça l’est encore plus pour moi que d’être « simplement » musicien, car je prends plus de plaisir à être en contact avec les gens qui accueillent mes concerts chez eux, que je n’en prenais en tant que sideman à la lecture d’une feuille de route de la journée du lendemain.

« Tu gagnes ta vie comme ça ? »

Oui, car j’ai la chance d’être né et d’avoir grandi dans un pays qui s’appelle la France ! Notre pays est une rareté mondiale dans sa manière de traiter les artistes, grâce au système de l’intermittence du spectacle, un système formidable dont j’ai la chance de bénéficier en tant qu’artiste musicien depuis avril 2008, avant même la fin de mes études au conservatoire.

Voici comment cela fonctionne : on part du principe que chaque fois que je me produis en public, cela génère une recette, on pourrait dire le revenu TTC. Cet argent va être collecté par un organisme agréé pour organiser administrativement un spectacle et donc à transformer ce montant en cachet, c’est à dire à légaliser cette somme en une période de travail à durée déterminée (CDD). Ainsi, au montant TTC vont être retirées toutes les charges, comme pour n’importe quel autre métier, pour aboutir à un montant net.

De manière simple, un concert est égal à un cachet de 12h. One shot.

Là où c’est super, c’est que si je peux justifier d’un certain nombre d’heures de travail (507 actuellement) sur une période donnée (12 mois actuellement), le système de chômage par répartition collective de Pôle Emploi me reconnaît le statut « d’intermittent du spectacle ». Cela signifie « oui tu as un volume d’activité suffisant pour qu’on puisse dire que c’est ton vrai métier et que la société t’aide ».

Ainsi, une indemnité journalière m’est attribuée (une 50aine d’€) par jour où je n’ai pas de concert, en tant que chômeur par intermittence.

Lorsque j’ai un concert, je ne reçois rien de Pole Emploi ce jour-là.

Aujourd’hui, l’ouverture des droits à l’intermittence équivaut à un crédit de 243 jours indemnisés qui normalement vont être suffisants pour m’emmener 12 mois plus tard à un réexamen de mes droits.

Toutes les périodes de travail effectuées pendant l’année écoulée vont être examinées par Pôle Emploi et un nouveau taux journalier me sera alloué pour les 12 mois suivants, si j’ai pu justifier de 507 de travail, c’est à dire 43 concerts dans l’année. Ce chiffre pourra être relativement facile à atteindre si on joue dans des groupes qui marchent bien. Mais si l’on est en début de carrière, ça peut être l’Everest ! Par chance, pour moi ça a toujours roulé.

Ce qui est paradoxal dans ce système sensé aider les artistes, c’est qu’il va connaître plein de déviances lui donnant une mauvaise image auprès de la société, terrain propice à le dégommer… D’où cette longue explication ! C’est un système juste qu’il faut défendre !

Voici les déviances les plus souvent rencontrées :

  • une grosse boîte de prod qui aurait normalement les fonds pour engager un artiste salarié à temps complet choisir le système de l’intermittence, exactement comme elle choisirait l’intérim plutôt qu’un CDI.
  • Utiliser comme cachet artistique de l’argent collecté dans un tout autre contexte.
  • Employer en tant qu’artiste quelqu’un qui au sein d’une organisation artistique fait un travail administratif : d’où la confusion souvent faite entre chargé de production et chargé de diffusion…

Il y en aurait sûrement 100 autres, et cela révèle qu’il n’y a pas de véritable contrôle, en tout cas je n’en ai jamais entendu parler ! Je suis engagé comme artiste musicien depuis 2003 et personne de Pôle Emploi ne m’a jamais demandé si je connaissais la gamme de do dièse mineur.

Au-delà des déviances qui pèsent financièrement sur le système et ternissent son image, il est à noter une sorte d’épée de Damoclès sur les artistes indépendants : « vais-je réussir à collecter mes 507 heures en un an ? »

Cet effet Damoclès va conditionner nos choix en terme de rentabilité d’un projet dans lequel on s’engage.  J’ai longtemps déploré cet aspect, aujourd’hui je l’admets, comme n’importe quel initiative entrepreneuriale. Elle aura beau être belle sur le papier, ou louable pour tout autre aspect (humain ou artistique), si elle n’est pas viable financièrement, elle n’est pas complète et pas convaincante.

À l’inverse, un projet très rentable aura pu avoir tendance à m’endormir sur mes vraies motivations de musicien…

Bon tout ça c’est bien joli, mais combien ? Combien ???

Lorsque je dis en privé combien je gagne, souvent les gens sont très surpris, je vous laisse à votre propre appréciation…

Voici une échelle des revenus que j’ai perçus dans ma vie, comme musicien de scène, organisés de manière chronologique et chiffrés NET, ce qui peut donner une bonne idée de ce qui rapporte quoi :

  • Mon tout premier cachet le 16 mai 2003 : 78 € nets déclarés (c’est à dire 154€TTC incluant des cotisations sociales et patronales / sinon je précise au black, car oui, c’est monnaie courante malheureusement, sans mauvais jeu de mots)
  • Soirée privée / mariage en Province : 200€ au black
  • Une séance à la Revue de la Cloche à Nantes : 75, puis 85€
  • Club de jazz parisien un soir de semaine : 0€ voire même solde négatif
  • Un playback orchestre (de la figuration musicale) pour M6 : 400€
  • Soirée privée en région parisienne : 120 € au black
  • Un concert avec Sandra Nkaké : début de tournée 100, puis 120, puis 150€
  • Mon plus gros cachet dans un centre culturel en piano solo : 1000€
  • Un concert privé à New Delhi pour un industriel  : 500€ au black
  • Club de jazz parisien pour une sortie d’album : 100€
  • Un concert avec Henri Texier : 350€
  • Première partie de Georges Benson à l’Olympia : 300€ au black
  • Un concert avec mon trio pour Jazz Migration : 173€

À mes cachets, j’ajoute mes revenus de compositeur SACEM et quelques autres organismes de gestion des droits de l’interprète. Tout ça m’emmène à 25000/30000€ selon les années. Soit donc un salaire correspondant au revenu moyen des français.

Je pourrais passer un long moment à vous détailler toutes les subventions que l’on peut capter en tant que musicien, mais le temps passé à monter des dossiers pour les obtenir me fait choisir, après quelques années, la voie de la réelle indépendance.

Aujourd’hui en juin 2019, chaque euro gagné est le fruit de mes concerts chez l’habitant où je joue ma musique, et j’avoue que je n’en suis pas peu fier. Circuit court ! Chaque concert est facturé par une asso à mes hôtes après comptage du chapeau, et son contenu déposé sur le compte de cette même asso. Ça n’est donc pas du black !

Même si je ne suis pas habilité à m’auto-employer, je n’ignore rien des rouages du système, la déclaration sociale nominative, le prélèvement à la source, le montant des charges sociales, etc… et c’est un ami de confiance qui se charge de toutes ces formalités pour moi.

Mon but est un jour de monter une petite entreprise et de devenir réellement indépendant, y compris du système intermittent !

Alors pourquoi je prends le temps de vous écrire tout ça ?

Car j’aime la transparence. Je n’aime pas l’idée que vous pourriez avoir la sensation que je me fais des ponts d’or sur votre dos ou au contraire, perpétuer l’idée que les artistes sont sans le sou. Être musicien est un métier comme un autre, qui demande de la polyvalence et des qualités d’adaptation.

J’écris aussi car j’ai envie, après une 40aine de concerts HomePianoLive, de procéder à une mise à jour des conditions générales de vente, de faire évoluer ce projet en fonction de mes besoins (et non l’inverse…), et je veux que vous compreniez pourquoi.

Ainsi donc : Quels sont mes réels besoins ? De combien d’argent ai-je besoin par mois ou par jour pour vivre et pour développer mon business ? À quoi je rêve ?

Aujourd’hui louer un appartement ou une maison dans un endroit fixe, ça n’a plus beaucoup de sens : mon métier est nomade, et les solutions de nomadisme ne manquent pas : une chambre chez des amis, chez mes parents (!), des locations Airbnb, des chambres d’hôtel… et pourquoi pas un camping car pour transporter mon piano et rester quelques jours sur le lieu du concert ?

La bouffe ? Une petite cantine vegan et un thé au jasmin me vont très bien.

Les fringues ? Adepte du minimalisme et du travellin’ light…

Finalement tout est centré sur le voyage ! Alors qu’il devient de plus en plus craignos, niveau bilan carbone, de prendre l’avion (qui pourtant n’a jamais été aussi bon marché), devenir un troubadour des temps modernes qui voyage lentement de ville en village ne serait-il pas LA solution ?

Lorsque j’ai lancé HomePianoLive en septembre 2018, certains m’ont appelé pour me dire que de ne pas fixer un prix à ma prestation était stupide. Pourtant, en 40 concerts dans des milieux plutôt variés, j’ai constaté que la recette dans le chapeau est plus ou moins toujours la même : autour de 350€. Bien sûr qu’il y a eu de mauvaises surprises… grâce auxquelles j’ai pu affiner mon discours !

Ce projet est vivable entre 30 et 50 personnes, où l’on a la sensation d’une vraie petite audience tout en gardant la proximité. Donc, même si je refuse de mettre un prix d’entrée par spectateur, je demande désormais à mes hôtes de garantir un minimum de 300€ dans le chapeau (équivalent à un cachet de 150€ net).

Si je veux regagner mon niveau de vie de sideman à 30000€/an, le calcul est très simple : 100 concerts  par an, soit 2 par semaine ! Mon amie et conseillère Pierrette me l’a dit il y a quelque jours, l’enjeu de ce projet est le volume de concerts. Si l’on considère que j’ai commencé le 21 septembre dernier, et que j’arrive au 50ème le 1er août, il me faut donc redoubler d’efforts.

À l’attaque !