15. Corentin Rio et WaterBabies

Il y a quelques jours à Moscou, j’ai croisé la route d’une blogueuse et d’une instagrameuse. Il semblerait que dorénavant, le story-telling soit la chose la plus importante qui soit. Comment bien parler de soi sinon en rendant hommage aux gens qu’on aime, aux personnalités importantes de sa propre vie ?  N’est-ce pas à travers les autres que l’on se rencontre soi-même ?

Aujourd’hui, je vous parle d’une personnalité singulière, mon ami Corentin Rio et de notre duo WaterBabies.

C’est mon mentor Jean-Marie Bellec qui m’en a parlé en premier. Corentin venait de terminer brillamment son cycle d’études au conservatoire de Saint-Brieuc avec l’intention de « monter à Paris ». Y étant moi-même depuis quelques années, nous voici donc mis en contact, et pour un bon moment (merci Jean-Marie) !

En plus de grandes qualités musicales et d’une ouverture à tous les styles, Corentin avait un humour au vitriol et une pugnacité remarquables, ce genre d’amis impertinents que j’ai eus à chaque décennie. Je crois que ma première aventure musicale avec Corentin remonte à une époque où je fréquentais encore la Jam du Duc. Corentin m’invita peu après à jouer dans son quartet, ce qui était une riche idée car sa musique, déjà très inspirée d’harmonies classiques et de jazz New Yorkais des débuts 2010, était pour moi un terrain de jeu semé d’embûches mais carrément grisant, si on arrivait vivant à la fin de la grille ! Je garde un souvenir ému d’une aprem’ passée tous les deux au CNR de Paris à travailler encore et encore cette magnifique composition qu’est Yarua. Nostalgique et lumineuse, tout ce que j’aime.

À l’été 2012, au coeur de la tournée avec Sandra Nkaké, je décidai d’arrêter plusieurs de mes projets en cours, laissant ainsi une place libre dans ma vie à un autre groupe de création. Et c’est finalement un message de Benjamin Tanguy au sujet du tremplin “Rezzo Focal Jazz à Vienne” qui me décidera à avancer un pion et proposer à Corentin de monter un duo (merci Benjamin) !

Notre identité musicale ne fut pas longue à trouver, car en parallèle aux fortes influences jazz de Corentin, je baignais pour ma part dans la pop electro ! Il y aurait donc du synthé, oui ! De la post-prod, oui ! Du vocoder, oui ! Quant au nom du groupe, notre passion commune pour le quintet de Miles Davis et la transition acoustique – électrique que représente son dernier album, nous guida vers ces deux mots : Water Babies. Mais pour faire plus actuel, je proposais WaterBabies en un mot avec une majuscule au centre (information qui passera souvent à la trappe..

Mais donc finalement, on a un groupe ! de la musique ! un projet à court terme ! du matos ! de l’ambition ! Alors feu, au boulot les WaterBabies ! Grâce à notre amie Florence Grimmeisen et sa famille, nous voici détenteurs d’une clé du paradis : une grande cave Passage Piver dans le 11ème, où l’on pouvait jouer jour et nuit sans déranger la moindre oreille humaine… et aller prendre un petit thé avec Marine Williamson (tiens, tiens !..) dans la très chic boutique Spring Court, lorsque nos oreilles commençaient à saigner.. (expression typique de Corentin)

1er chapitre de notre épopée « working day & night in the cave » : la maquette pour participer au tremplin, une des premières phases les plus créatives de ma vie : jouer à 2 ce qui avait été prévu pour 3 ou 4 demande quelques idées… mais bon, pour l’enregistrement de la maquette, du bon vieux re-recording (overdub in English) et hop, on peut multiplier les pistes et peaufiner le tout… on verra pour la suite, si suite il y a…

Et suite il y eut !

Nous voici donc sélectionnés pour le Rezzo Focal Jazz à Vienne 2013 !

2ème chapitre dans la cave : Faire des photos, compléter notre répertoire, et surtout transformer du re-recording en de la vraie matière jouable à 4 mains. Il faudra aller très vite pour s’installer le 7 juillet prochain à Vienne, donc prévoir le matos en conséquence, et aussi la manière de créer le set. Donc se concentrer sur un combo piano acoustique / clavier Nord Stage pour moi, et une batterie « améliorée » pour Corentin. Ou plutôt qu’améliorée, on pourrait dire augmentée, puisque nous utilisions un PAD (SPD-SX) permettant à Corentin de jouer des basses ou des accords en complément de ma main gauche. Aujourd’hui, on voit ça partout, mais en 2013, c’était plutôt moderne !

Et là encore, les capacités d’adaptation de Corentin étaient juste dingues : intégrer à son jeu de batterie des éléments mélodiques, ça demande… juste du talent, en fait !

Pour moi, le casse-tête consistait à jouer des accords à une main pour laisser l’autre phraser « normalement ». C’est finalement en pensant à mon premier synthé Yamaha PSR-2 et ses accords préenregistrés que j’ai eu l’idée de me sampler moi-même pour pouvoir jouer toute la grille de Yarua en jouant juste une gamme chromatique ! Mais bon, comme c’était pas un morceau de pop à 3 accords, ça demandait un peu de neurones ! Mais comme disent les Québécois, c’était « du bon fun ».

Notre vraie « première » WaterBabies sera au CNR ou Corentin passait son exam de fin d’année. Difficultés à s’entendre sur scène dans le grand auditorium, on s’est un peu paumé, c’était difficile… Notre deuxième « première » dans ce chouette club nommé « Les Disquaires », devant nos amis, et là, c’était vraiment cool !

Maintenant le grand bain, Vienne !

Sauf que tout ne s’est pas déroulé comme prévu…

Les deux jours précédents le tremplin, je jouais avec Sandra Nkaké puis Fiona Monbet dans le sud-ouest. Il avait donc été prévu un transfert en avion Bordeaux-Lyon le jour du tremplin. De violentes tempêtes avaient déjà un peu bousculé les premiers voyages, mais Laam (notre ingé son) et moi étions confiants pour le jour-J.

Et bim .. problème de pressurisation de l’avion. Retard, inquiétude. À Vienne, on décale notre passage, certains râlent « s’ils ne sont pas là, tant pis pour eux! » On est encore en vol lorsque Corentin, seul sur les lieux, s’occupe de faire la balance pour nous deux. Là encore, le mec assure grave, jouant du piano, connaissant nos réglages…

À peine arrivé sur scène, je jette mes chaussures pour être plus à l’aise et.. c’est à nous ! Pas le temps d’un petit thé ! Je crois que c’est quand il n’y a plus rien à perdre (ou à gagner, d’ailleurs..) qu’on joue librement, qui on est, avec l’énergie de l’instant. Et grâce à ça, plus de la chance, on a bien joué et finalement gagné le tremplin !

Ce même mois de juillet 2013, où il faisait si chaud, c’est dans mon petit 2 pièces à Montreuil que j’ai enregistré « Upriver », mon premier album sur mon piano d’enfance. La logique aurait voulu que ce disque tout juste enregistré sorte avant WaterBabies, dont la récompense pour le lauréat du tremplin est un album studio. Mais nous étions lancés, Corentin et moi, et sommes donc redescendus au frais dans notre cave pour préparer notre disque.

L’avantage quand on a carte blanche au niveau artistique et des moyens (le studio du Flon à Lausanne est grand grand luxe), c’est qu’on peut tout faire, tout imaginer… mais c’est aussi un excellent moyen de se perdre, d’oublier l’essentiel ! Ainsi, Corentin et moi avons vraiment passé des mois entiers dans notre cave à peaufiner chaque détail de cet album. Nous y avons réalisé ce qu’on appelle une pré-prod, c’est à dire l’ossature du disque, son dessin, mais sans une partie des sons définitifs qui seraient fixés à Lausanne. Du coup, c’était vachement intéressant de construire ça sur la durée. La majorité des sons de vocoder, de voix, les solos de synthé ont été enregistré dans la cave. J’ai même fait plus de 100 prises pour le solo de la piste 5, Sometimes I need some time. Sur le morceau Yarua, je crois qu’il y avait 72 pistes de choeurs de Sofie Sörman.

Du coup, lorsqu’on est arrivé à Lausanne, on connaissait déjà notre disque par coeur, on savait ce qu’on devait faire et on s’est vraiment régalés, comme en atteste ce petit reportage de notre ami Matthieu Petetin.

Pourtant, on est tombé dans certains pièges de notre méconnaissance du studio. Les écoutes Focal étaient tellement riches en graves, qu’on a demandé à notre ingénieur son Greg Dubuis, de « couper du bas ». Résultat, à mon goût, il en manque un peu..

Et vous savez quoi ? Une fois que le disque était enregistré et mixé, eh bien on est redescendu dans notre cave pour préparer nos concerts !

Coup d’envoi d’une tournée d’une petite dizaine de concerts : le 22 février 2014 à Vaulx Jazz. On a donc 2 mois devant nous, reprenant le même processus qu’au tout départ : transformer de l’enregistrement multi-pistes en musique à jouer en live.

A partir de ce moment, nous n’avons cessé de faire évoluer notre config, ajoutant et enlevant des éléments matériels et musicaux. Avec 6 ans de recul, j’avoue qu’on s’est donné du mal… On avait tellement superposé de couches en pré-prod et au studio, qu’il devenait impensable de s’en séparer. On a donc opté pour la solution de jouer avec l’ordinateur. Risqué pour certains, mais fun pour nous, car jouer de la musique complexe au clic (avec un métronome dans des écouteurs), c’est assez marrant. Mais faire sortir des sons très variés sur seulement 4 pistes, c’était un peu bizarre.

Et c’est finalement grâce à l’invitation de Marine à écouter en live le groupe London Grammar que j’aurai l’idée qui solutionnera nos galères : ne plus sortir de l’audio de l’ordinateur, mais du MIDI qui prend le relais de ce que choisirai de ne plus jouer.

Du coup, 2 Nord Stage sur scène (avec 2 fois 2 layers), une pédale de Vocoder et roule Albert !

Orléans Jazz, Jazz à Vienne, Rhino Jazz, The Standard à Copenhague et nous finirons cette tournée à Auray (dont le titre Yarua était un hommage déguisé) le 28 novembre 2015, lendemain de la création de mon projet Upriver à Cap Nort.

Depuis, chacun trace sa route de son côté. Corentin et son Orphéon seront en concert le 16 Mai à l’auditorium Ararat, 11 rue Martin Bernard, à Paris 13, pour fêter la sortie récente de leur magnifique album « Au milieu des choses ». Bon vent, l’ami !

Pour écouter notre album « Inner Island » (magnifique cover par Florence Grimmeisen), c’est par ici !