13. Les Maîtres

C’est rigolo d’écrire ses mémoires à 34 ans ! Ça fait peut-être un peu mégalo ?!! Moi je le fais plutôt dans une optique de transmission, car j’aurais bien aimé lire les débuts des gens qui m’ont inspiré quand j’avais 20 ans. Je ne prétends pas être un maître, mais reconnais bien volontiers avoir eu besoin de maîtres pour continuer à avancer, et même encore maintenant !! 
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Dans ce milieu du jazz que j’ai tant critiqué, il y a quand même une chose que j’aime : l’accessibilité de ceux qui sont au sommet, ceux qui « dosent le jazz game », comme dirait mon ami Corentin… Comme c’est un petit milieu qui n’a pas encore été trop « starisé », il est assez facile quand on est un jeune musicien de rencontrer ses idoles.
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Mes idoles de jeunesse, c’était trois pianistes français ! Emmanuel Bex, Pierre de Bethmann et Baptiste Trotignon. J’ai trouvé l’impulsion pour les contacter en regardant une superbe émission de concerts qu’avait réalisé ARTE « Paris Jazz Club ». On y voyait entre autres le superbe Ilium Quintet de Pierre. Je me souviens avoir passé un long moment à leur rédiger à chacun un e-mail, pour connaître leurs parcours et glaner quelques conseils ou infos. La réponse d’Emmanuel m’avait frappé : « ce n’est pas moi qui ai choisi la musique, c’est la musique qui m’a choisi… » j’y pense encore souvent !
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Dans mon travail de jeune pianiste, m’imprégner de chacune de leurs caractéristiques et de chaque signe distinctif de leur langage, m’a beaucoup fait avancer. Cécile avait déménagé à Paris, ce qui m’offrait de nouvelles occasions d’aller avec elle dans cette fameuse rue des Lombards, me projeter dans un avenir qui serait jazz ou ne serait pas ! J’ai bien sûr pu rencontrer mes idoles, en concert ou lors de session chez eux autour du piano, un régal.. Puis un jour, Cécile m’interrogea sur le fait de passer le concours d’entrée au CNSM.
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« Mais non, voyons, c’est pour les bons, ça ! »
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Finalement je le tentai en février 2004, et échouai, mais comme souvent, ce sont les échecs qui permettent de se remettre en question, d’affûter ses armes et de préciser où on veut vraiment aller et pourquoi.
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C’est aussi en 2004 que j’entrai dans un univers alors inconnu : le spectacle de cabaret, avec la Revue de la Cloche, à Nantes. Avec le jazz, c’est ce qui représente mon autre véritable point d’entrée dans « le métier ». Mon ami Yannick participait déjà à la Cloche et c’est en remplacement d’un autre de mes maîtres, l’excellent pianiste Frédéric Renaudin, que j’eus l’opportunité d’y arriver. Le contexte était tout autre que ce que j’avais connu, au Canotier, dans les jam sessions ou les soirées privées : une salle de 700 places souvent remplie (impressionnant !), un spectacle de chansons, de danse et de comédie réglé au millimètre par Paul Preumont, son directeur artistique, mais ni improvisation, ni roulage de mécaniques !! Très difficile pour l’Armel de 20 ans que de se mettre « au service de » ! 
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Il m’a alors fallu apprendre, changer de perspective, se satisfaire d’un jeu collectif qui tourne bien plutôt que de solos endiablés, jouer en synchro avec des comédiens, des machinistes, et non plus seulement des musiciens ! J’ai toujours considéré que cela avait été ma meilleure formation professionnelle, car bien des choses que j’y ai apprises ou mises en application, m’ont servies par ailleurs, notamment supporter la responsabilité de tout un spectacle : lorsque tous les éléments (lumière, chorégraphie, décors) sont calés sur la musique, il faut savoir donner le top au bon moment et ça demande des c…lles ! Ca n’a rien de capital pour l’avenir de l’humanité, mais je vous assure qu’un ratage peut foutre en l’air tout un passage !
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Ainsi je vécus ma dernière année nantaise, avec grand appétit pour ce qui allait arriver, retenter ma chance à Paris et y aller !