12. De l’importance du voyage

J’interromps momentanément mes mémoires pour vous faire le récit de ce premier voyage à Moscou. Je profite de ce vol retour qui tarde à décoller, aussi car les souvenirs et les pensées sont toutes fraîches.
.
La première fois que j’ai entendu parler de la Russie, de la langue Russe et des Russes, ce devait être autour de 13 ans. À l’école bien sûr, Lénine, Staline et ce mot marrant « goulag » qui n’a de marrant que le son. Le grand-père de mon ami David, Claude, profitait de sa retraite de professeur d’Italien pour apprendre le Russe, et tout le monde autour semblait trouver ça complètement dingue. Elena, une collègue de ma mère, était d’origine Russe et partageait ses souvenirs des années terribles du communisme, avec peur au ventre et magasins vides. Tout cela avait contribué à me donner une image effrayante de ce pays.
.
En grandissant, je n’y ai pas spécialement prêté attention, jusqu’au printemps 2017, où j’eus l’occasion de rencontrer des Russes en Bulgarie, lors d’un dîner avec mes amis Milla et Gueorgui. La mère de notre hôte, une dame très chic d’une soixante-dizaine d’années et originaire de Saint-Petersbourg, me fit alors un petit topo sur la situation actuelle, sur son pays qu’elle n’aimait pas, qu’elle disait vidé de ses têtes pensantes, poursuivant ainsi l’image effrayante de mon enfance.
.
Aussi, il y a quelques mois, lorsque cette jeune femme nommée Julia, qui me suivait sur Instagram, répondit favorablement à mon message sur Home Piano Live et me proposa de me mettre en contact avec son amie Elena pour essayer d’organiser quelques concerts à Moscou, je fus à la fois étonné, interpellé et très excité par cette idée. Inquiet ? Non, car avoir pour contact sur place des jeunes femmes avec qui je pouvais parler par WhatsApp, échanger sur comment faire, quoi présenter, à qui, me fit prendre conscience qu’on était sur la même longueur d’ondes, qu’il fallait voir ça comme une sorte d’échange culturel et que nos modes de vie avaient l’air très semblables.
.
Ainsi je pris mon billet Paris-Moscou, alea jacta est !… et la vie continua, mes premiers Home Piano Live à Nantes, les concerts Jazz Migration, ceux à Laugère, j’étais tellement occupé que je finis même par presque oublier ce voyage vers l’autre monde ! Notre petit groupe WhatsApp fonctionnait toujours, et quelques jours avant le départ, je sentis l’excitation monter d’un cran. J’allais jouer à Moscou ! Seul !
.
Premier contact, comme toujours : un officier des douanes. RAS, et quelques secondes plus tard, les portes de l’aéroport s’ouvrent et toujours cette même sensation que toutes les autres premières fois sur un sol étranger : l’inconnu, les premiers sons, les premières odeurs, celles dont on se souviendra toujours mais qui sont là bien réelles, juste devant son nez.
.
J’allume mon tel pour mon petit tour habituel, les mails, Facebook, Insta, et WhatsApp pour prévenir Elena de mon arrivée, pour ajuster le rendez-vous à la gare Paveletskaya (45 min depuis l’Aéroport Domodedovo). Je loupe la lecture du SMS d’Orange et 10 secondes plus tard, je me retrouve avec un hors forfait de 40€. Normal, à 13,78€ le Mo, merci Orange.. Quand je pense que chez Free, j’ai téléphoné gratos pendant des semaines aux USA et Canada… Bref. Du coup, le truc va couper tout seul à 50€ de hors forfait, juste le temps de prévenir Elena : c’est bon j’y suis, à dans 45 minutes !
.
La suite sera extra-ordinaire. Accueil très chaleureux ; femmes très souriantes, ouvertes, contentes de recevoir un Français ; hommes à la poigne ferme et maitrisant comme personne l’art du pince-sans-rire. Tout le monde connaît quelques mots de français ! Moi, du Russe ? Non, ah si, « Nasdravié » (chin-chin), mais finalement ça ne se dit plus… À partir de ce moment, je comprends une chose qui va me frapper tout au long de cette semaine : ils savent tant de choses sur mon pays, ma culture, et moi je n’en ai qu’une image très simpliste et absolument pas connectée à la réalité tout autour de moi. En fait, ma culture, c’est la culture américaine ! Tous les trucs que je fais écouter à Elena dans sa petite Mini Cooper S, c’est anglophone. Je les entends parler de l’Europe et je sens un poids et un respect dans le sens qu’ils y mettent, alors que moi je vis en Europe mais ne peux pas trop en parler en tant que tel. Je me sens d’un coup très hexagonal.
.
Je suis né en 1984, coïncidence ? Je suis en train de lire le livre d’un ami qui parle des communistes traqués pendant la seconde guerre, coïncidence ? Je me souviens, quand nous passons devant le Kremlin, de mon propre arrière-grand-père Marcel communiste déporté, coïncidence ?
Et tout ça au moment, où sur la une d’un magazine, j’ai pu lire avant mon départ « Le retour de la guerre froide », avec une image de Poutine et Trump se faisant dos… C’est drôle comme la France est quasiment à équidistance des deux super-nations et comme nous avons délibérément choisi notre camp, culturellement et politiquement, alors-même que nous, Français, exerçons depuis des siècles une certaine fascination pour le peuple Russe. Ça ressemble à une histoire de trio amoureux à la Louis Garrel : Ève aime Abel qui aime Marianne…
.
Ainsi, grâce à toutes ces magnifiques âmes rencontrées cette semaine, à ce sens incomparable de l’accueil et de la fête, j’ai découvert une culture d’une grande richesse, dont je sens que la langue et l’éventail des émotions, sont une profonde source d’inspiration pour ma « trente-cinquaine ».
« Aucun danger à Moskva !  » me disent en riant les artistes de rue lors de cette fameuse soirée à la Not Found Gallery, un loft au 16ème étage d’un gigantesque immeuble.
.
Non je ne suis pas devenu communiste ( ! ), mais je suis heureux de rentrer en ayant cassé les préjugés de mon enfance, et constatant encore une fois, que la vie des vrais gens est bien lointaine de ce que reflètent et entretiennent les médias et le monde politique : la peur. 
.
Vive le voyage et les réseaux sociaux qui nous offrent tant de nouvelles pistes, si nous essayons de les utiliser à ces fins !