Episodes 7.8.9.

7. Pourquoi faire encore des disques ?

Ce soir en nettoyant le frigo, j’ai juste mis un disque. 

Mais pas n’importe lequel. 

Vous savez, celui qui à l’époque du vinyle aurait été rayé dans l’année, qui à l’époque de la cassette, aurait dû(e) être sauvé(e) avec un crayon de bois, celui qui a tant tourné en boucle dans la voiture, vous a accompagné des années de votre vie, sans même que vous vous en rendiez compte.

Sans savoir pourquoi, il était juste là dans vos oreilles, et vous avez fini par l’oublier.

Eh bien ce soir, il m’est revenu. 

Comme je suis plutôt alerte en ce moment, et que je venais d’avoir une chouette conversation avec mon vieux complice Corentin Rio, j’ai pensé à ça : pourquoi encore faire des disques ?

Grâce à vos commentaires et retours sur mon blog, je commence mieux à visualiser à qui je m’adresse, ce qui, naturellement, canalise un peu ma pensée. 

Famille et amis non musiciens, je me rends compte que mes mots vous touchent car vous ignorez tout de notre métier, de comment on le vit de l’intérieur, ce qui diffère sensiblement de l’image des réseaux sociaux…

Amis et collègues musiciens (je me rends compte grâce à ce blog que j’en ai encore quelques-uns !!!), j’ai la sensation d’exprimer ce que nous sommes nombreux à ressentir. Pour autant je me garderai bien de parler en votre nom.

Ainsi donc, pour celles et ceux d’entre vous qui n’y êtes pas directement confronté(e)s, voici la situation que vivent les musiciens d’aujourd’hui : le disque n’est plus cet objet tel que je l’ai décrit dans mon premier paragraphe.

Enfin si, dans les premières minutes, comme un enfant dit « et si on disait que…. », on s’imagine comment ça pourrait sonner, comment des gens pourraient vibrer en l’écoutant.

L’étape de création, si on a la chance de savoir bien s’entourer, si on sait vraiment où l’on veut aller et que tout le monde a la même idée, ça peut être un vrai « kiff » . Qu’on soit dans une maison, un studio, une cave, une salle du conservatoire,  en général , assister à la naissance des morceaux qui un jour peut-être seront fixés sur « un album », c’est assez magique, voire émouvant. 

D’une petite bribe d’idée un soir d’automne pendant la cuisson des lentilles, voici que cela devient chant, batterie, souffle et syncope, que cela prend vie pour d’autres, que cela fait sens, écho à leur sensibilité. Quand cela vire à l’enthousiasme général, on peut faire tourner la petite idée des heures durant, jusqu’à en oublier les lentilles sur le feu.

À ce moment magique d’une durée d’environ 3 jours, succède un vortex spatio-temporel d’environ un an et demi, jusqu’à la sortie officielle du disque.

Hormis les nécessités techniques et créatives de post-production et mixage, ce vortex est lié à la mercatique… pardon, au marketing !

Le marketing, aujourd’hui online ou offline, est un processus complexe servant à augmenter le potentiel de pénétration d’un produit sur un marché et donc ses espoirs de vente. Ses instruments sont la publicité sur les médias traditionnels et spécialisés, ainsi que les médias eux-mêmes, dans leurs contenus rédactionnels. Tout ceci coûte très cher à mettre en place, beaucoup plus que le produit de base : la musique (salaires des musiciens, le mixage, etc.).

Placé dans un contexte de crise, où très peu de gens achètent des disques physiques, notre disque n’est plus qu’un outil de développement de carrière, dont le point de mire est ?

Le concert.

 

8. Pourquoi être musicien ?

Après cette explication un peu longuette d’une des facettes de mon métier, j’aimerais maintenant vous dire pourquoi MOI je fais des disques, pourquoi je joue du piano devant des êtres humains.

Pour l’émotion vécue ensemble.

Quand j’écris émotion, je ne pense pas uniquement aux larmes, je pense aussi à l’électricité statique, à la tension, la joie, la connivence, à une respiration profonde, un lâcher prise, à un noeud dans le ventre qui se déverrouille.

J’ai la conviction que nous sommes tous capables de ressentir toutes les facettes de ce magnifique nuancier qu’est l’émotion, mais que nous avons du mal à les accueillir et à les laisser s’exprimer. J’ai l’impression que l’émotion fait peur, particulièrement aux hommes du XXème siècle, ceux-là même qui ont construit le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui : l’industrie agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique, les énergies fossiles et nucléaires, les moteurs Diesel, etc..

C’est facile de faire un procès sans vraiment connaître de quoi on parle, donc je n’irai pas plus loin qu’exprimer ma sensation. Il m’a fallu quelques années pour comprendre pourquoi ma démarche artistique n’avait aucune prise sur ces gens-là, et que donc ma carrière allait en être affectée, puisque c’est précisément eux qui sont aux commandes du business !

Deux expériences récentes m’ont apporté quelques éléments étayant cette idée : premièrement, relire, pour l’édition d’un recueil, des partitions d’un grand maître du piano jazz âgé aujourd’hui de 91 ans, et deuxièmement avoir le privilège de me plonger dans la première mouture du premier roman d’un ami proche, dont l’un des sujets est justement la manière dont un homme a traversé la guerre 39-45.

Dans les deux cas, la retenue d’émotions est frappante, on se situe beaucoup plus dans la sphère des constructions mentales, dans quelque chose d’anguleux, de vif. Aucun jugement là-dessus, juste un constat.

La différence entre ces témoignages et moi, homme de 34 ans en 2018, m’a aidé à prendre du recul avec les notions de succès dont tout artiste pourrait s’inquiéter : tout n’est que rencontre entre soi et son époque. Mourir inconnu mais sembler visionnaire un jour ? Tant pis ! Et si même pas visionnaire ? Eh bien tant pis aussi !

Voir le pianiste Lubomyr Melnyk il y a 2 ans, au festival Arte à la Gaîté Lyrique, tout barbe et cheveux, vendant à la sortie de son concert des vinyles vieux de plus de 30 ans, cela m’a permis de réaliser que la route est vraiment longue et qu’être pressé, voire agacé quand les choses n’avancent pas comme on l’imaginait, cela ne sert à rien.

Je fais de la musique pour entendre votre respiration pendant le concert, pour plonger dans votre regard lorsque vous me dites que cela vous a touché, pour vous entendre me dire qu’Upriver vous a aidé à traverser un moment difficile de votre vie..

Ainsi, mon disque ou mon concert retrouve cette symbolique que je décrivais hier, détaché de toute notion de business ou de marketing, et cela me rend juste heureux.

 

9. Pourquoi payer la musique ?

Avant-hier j’ai publié cette petite vidéo où je parle de Home Piano Live. Comme c’est un projet qui me tient vraiment à coeur, et qui ressemble à qui je suis vraiment, j’ai guetté les commentaires et partages, tout comme je suis attentif aux réactions des interlocuteurs à qui j’en parle.

C’est vraiment drôle comme le coeur de chaque conversation autour de Home Piano Live, voire même autour de la musique en général, c’est : L’ARGENT !

« OK Armel, c’est bien beau ton projet, mais combien ça coûte ? » « How much do you charge for it ? » 

Ainsi donc, vous vous préoccupez davantage de savoir si je vais bien gagner ma vie avec ça, plutôt que ce que cela peut apporter au monde ? Cela me rappelle un autre débat qui survient à chaque repas entre amis où Alice et moi déclarons que nous sommes vegan. « Ah bon ??!! Mais vous n’avez pas peur des carences ?! »

Lorsqu’un ami fume comme un pompier, boit comme un trou et mange des saloperies, qui ose lui dire « tu n’as pas peur pour ta santé ??? » ? N’y aurait-il pas là une sorte de tabou au bien-être ? Le pire est toujours plus sûr, c’est ça ? Après moi le déluge ?

Et bien non, les gars, je n’ai pas peur des carences, et d’ailleurs une récente prise de sang m’a prouvé qu’après 9 mois d’alimentation équilibrée, tout va bien!

Pour Home Piano Live, finalement, c’est pareil ! Et si on voyait le concert comme quelque chose de sain et bon, comme peut l’être une séance de yoga ou de médiation ? Bien sûr qu’il y a un coût, bien sûr que je ne peux pas venir jouer chez vous si je n’ai pas de quoi mettre de l’essence dans ma voiture hybride, mais ne ramenons pas tout à la question du « combien » .

Alors pourquoi payer la musique ? Et même, comment payer ?

Lorsque j’étais ado, j’allais parfois avec mes parents au centre culturel Leclerc, un endroit magique où je pouvais écouter tous les CD proposés sur les bornes. Vers 14 ans, j’ai dû réaliser : wow, si j’avais beaucoup d’argent, j’adorerais acheter TOUS les disques du centre culturel Leclerc.

2 ans plus tard, en 2000, on a eu notre premier PC, dans le bureau de Papa. Très vite un copain geek m’a parlé de Napster et de Emule… Le choc, TOUS les disques étaient à l’écran et téléchargeables gratuitement dans la limite d’un disque dur de… 2Go !

Ainsi donc, comme des milliers de jeunes comme moi, je suis passé de l’enregistrement cassette à la volée depuis Fun Radio, à l’enregistrement sur mini-disque, puis au petit iPod nano. La musique n’était plus à acheter, l’iPod oui..

Lorsque j’ai sorti Upriver en août 2015, de nombreuses personnes de mon entourage étaient heureuses de m’envoyer une petite photo montrant leur achat sur iTunes ! Merci les amis ! A cet instant, ayant eu la chance de signer sur un gros label, j’ignorais tout de la matrice, notamment de combien d’euros me revenaient à moi, compositeur, interprète et co-producteur de mon disque, lorsqu’une personne dépensait 9,99€ sur iTunes.

Aujourd’hui je le sais et je vous l’écris : si vous voulez faire plaisir à un ami musicien, achetez lui le disque en direct, ou si vous n’avez plus de lecteur de disques, demandez-lui de vous envoyer le master en mp3 pour votre ordi ou votre téléphone. C’est comme au marché, comme à l’AMAP, CIRCUIT COURT !

D’ailleurs, vous savez où j’ai eu l’idée de la participation libre pour Home Piano Live ? Lorsque mon cousin Philippe m’a emmené à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, on a acheté du super bon pain au sarrasin dans une maison, et la fille a dit : « donnez ce que vous voulez ! » . J’ai spontanément donné le billet de 5€ que j’avais dans ma poche, sans réfléchir au fait que j’aurais payé ce même pain moitié-prix à la Biocoop. Là, ce n’était pas tant le pain que la démarche, que j’avais envie de soutenir.

Pour Home Piano Live, c’est pareil, je fais confiance à l’intelligence et à la générosité des gens, même si ça doit passer par une petite phase d’éducation, un temps d’adaptation, comme pour le tri sélectif et toutes ces choses qui nous semblent aujourd’hui naturelles.